Une anecdote fondatrice
En 2022, un copain photographe se prépare à exposer pour la première fois. Nous faisons partie d’un collectif de jeunes artistes et il est convenu que j’écrive son mot de présentation à la première personne du singulier, comme si j’étais lui. Mais pour ça, je dois d’abord le comprendre.
Pendant plus d’une heure, je le harcèle de question sur lui et sa vision de la photographie. Je ne veux pas juste comprendre les phrases qu’il prononce, je veux parvenir à voir le monde à travers ses yeux, serait-ce l’espace d’un instant. Et je n’y arrive pas. Je nage dans l’obscurité. Alors je le questionne de plus belle, j’insiste au risque de l’emmerder. Ce n’est qu’au bout d’un long moment que j’entrevois la lumière. Une intuition monte. « Ok. Je crois que j’ai quelque. »
Je décide de m’isoler 15 minutes pour écrire… trois lignes. Pas vingt, pas dix. Trois. Où chaque mot est soigneusement pesé. Voilà, je crois que c’est pas mal. Je retourne le voir et lui présente.
Sa réaction me décontenance car, dans un premier temps, il reste complètement immobile. Les yeux ouverts, fixés sur mon ordinateur. Il a eu largement le temps de lire et relire les trois lignes mais ne dit rien. Soudain, une larme coule de son œil. Pas une gougoutte. Une vraie, belle larme, qui va tout droit en bas de sa joue. Il n’a toujours pas bougé, toujours pas parlé, mais je sais que j’ai réussi ma mission.
Un moment comme ça change tout. C’est un peu comme se découvrir un pouvoir magique. Celui de dire la vérité d’une personne mieux qu’elle-même. Encore aujourd’hui, quand je raconte cette anecdote, j’ai des frissons.
Il y a 2500 ans, Socrate disait qu’à la manière des sages-femmes qui aident les nouveaux nés à venir au monde, lui faisait accoucher les esprits. Loin de moi l’envie de me mesurer à Socrate, mais j’avoue que ces mots me parlent. Beaucoup de gens veulent (dire) quelque chose. Quelque chose d’important. Malheureusement, en général, cela reste au stade de potentiel flou. Comme pour un accouchement, le travail pour matérialiser ce potentiel peut être long et douloureux. Mais la merveille qui en résulte le justifie amplement.
J’aime aider les gens à accoucher d’eux-mêmes. C’est pour ça, entre autres, que j’ai créé Voir clair.